Entretien avec Jacques Commaille, sociologue du droit, sociologue.

Vous retrouverez ci-joint le profil de cet éminent universitaire, mon ancien professeur qui m’a tant appris. Il a travaillé avec le doyen Jean Carbonnier, sur les grandes réformes du droit de la famille à un moment où le Législateur encore juriste pratiquait de nombreuses « enquêtes de terrain ». C’est à ce moment où Jacques Commaille a été recruté et comme le dit le doyen Carbonnier, « ce fut un plus pour pour le Ministère de la Justice et la sociologie – la sociologie du en général et la sociologie du droit- que ce recrutement de sociologues dans les organes de l’Etat ».

Jacques Commaille, docteur en sociologie, docteur d’État ès lettres et sciences humaines, est professeur émérite des universités à l’École normale supérieure de Cachan, chercheur à l’Institut des sciences sociales du politique (ENS-Cachan).Parmi ses ouvrages, on peut citer : Normes juridiques et régulation sociale (sous la direction avec François Chazel), LGDJ, Paris, 1991 ; L’esprit sociologique des lois. Essai de sociologie politique du droit, PUF, « Droit, Ethique et Société », Paris, 1994 ; The European Family, (eds. avec François de Singly) Kluwer Academic Publishers, Dordrecht, 1997 ; Les métamorphoses de la régulation politique (sous la dir. avec Bruno Jobert), LGDJ, « Droit et Société », Paris, 1999 ; Territoires de justice. Une sociologie politique de la carte judiciaire, PUF, Paris, 2000 ; Individualisation et société, Othya-No-Mizu-Hobou, Tokyo, 2002 ; La fonction politique de la justice (dir. avec Martine Kaluszynski.), La Découverte, Paris, 2007 ; La juridicisation du politique (dir. avec Laurence Dumoulin et Cécile Robert), LGDJ-lextenso éditions, « Droit et Société Classics », 2010.

Parmi ses autres activités, on peut citer celles de rédacteur en chef de la revue Droit et Société, de codirecteur des collections d’ouvrages « Droit et Société », « Droit et Société. Recherches et Travaux », « Droit et Société Classics », chez LGDJ, Lextenso Editions, de codirecteur du Réseau Européen Droit et Société (REDS), de professeur invité à l’université de Genève, aux facultés Saint-Louis de Bruxelles, de professeur au Master Européen de l’Académie Européenne de théorie du droit à Bruxelles (jusqu’en 2009), d’évaluateur pour le compte de plusieurs institutions étrangères, d’expert pour le compte de l’AERES, de président du Conseil d’orientation scientifique du Réseau national des Maisons des Sciences de l’Homme (jusqu’en 2005, membre de cette instance depuis 2006), de président du Comité scientifique sectoriel sciences humaines et sociales de l’ANR, de préside

Voici l’entretien: 29 janvier 2013, café le Rostand.

Ma position n’est pas une position qui porte sur le contenu éventuel du projet de loi mais c’est une position qui concerne la manière dont les chercheurs, les experts, les universitaires entrent dans le débat. Là j’ai une position en tant que citoyen mais je considère que je ne suis pas légitime à tenter d’imposer cette position de citoyen au nom de ma compétence de chercheur. Je pense que c’est une attitude qui respecte ce que devrait être l’éthique du chercheur. J’ai une attitude tout à fait conforme à celle que Weber tient dans « Le savant et le politique », c’est-à-dire que le savant a à dire ce qui EST , éventuellement favoriser les conditions d’analyse des problèmes mais il appartient ensuite au juriste, dont c’est la vocation, et au politique de dire ce qui doit ETRE. En l’occurrence, pour ce qui concerne le projet de loi sur le mariage pour tous et la question de l’homoparentalité, aucun expert de sciences sociales ou psychologiques ne peut prétendre dire que la science est susceptible de fonder une décision rationnelle et raisonnable en la matière.

Du côté de la sociologie, aucune recherche ne permet de dire si la situation des couples homosexuels est une situation très bénéfique pour les enfants ou, inversement, si elle est nuisible. Il y a des recherches qui ont eu lieu aux Etats Unis mais je me pose la question de savoir si les échantillons sont suffisamment importants et si les recherches ont été suffisamment dichroniques et nombreuses. Il faut savoir que ces études sont très coûteuses car elles obligent à mettre en place des recherches longitudinales c’est-à-dire qu’elles impliquent de suivre des populations de familles sur la durée et avec des populations-témoins. En plus, il est très difficile de trouver des financements pour des recherches sur un très long terme. Donc il y a beaucoup d’incertitudes sur ce que les sciences sociales peuvent dire en la matière. Du côté des sciences psychologiques, il est probable que l’on soit confronté aux mêmes problèmes. Il n’y a qu’à se référer aux actuelles controverses violentes entre les psychiatres, psychothérapeutes, psychanalystes sur la situation des enfants de couples homosexuels. Malgré le caractère péremptoire parfois même terroriste des affirmations, on voit bien qu’il n’y a pas de vérité scientifiquement irréfutable.
Pour résumer mon point de vue, prétendre sur ce sujet affirmer une position et tenter d’éclairer le politique à partir de données scientifiques est un abus de pouvoir et, par conséquent, si on formule la loi, il faut le faire en considérant qu’on assume des jugements de valeurs. Qu’on ne prétende pas qu’on le fait à partir de la science, ni du côté des sciences sociales, ni du côté des sciences psychologiques, nous n’avons pas les moyens de le fonder scientifiquement. Je suis d’autant plus réticent à exprimer une position publique qui peut être immédiatement être interprétée comme une position de chercheur qui joue au savant pour, dans la réalité, d’ assumer une fonction de prophète au sens où l’entendait Max Weber. Pour ne prendre qu’un exemple,  certains « experts » ont, sur « le mariage pour tous », changé de position par rapport  à celles qu’ils tenaient pour le PACS. On  voit bien qu’il y a beaucoup d’incertitudes. et que l’on n’est pas dans l’ordre du jugement scientifique mais dans celui de l’expresion de valeurs personnelles ou d’uneidéologie. Il y a en ce cas une confusion entre la manifestation d’une  compétence scientifique incontestable et un positionnement de type normatif. Si les sciences sociales pouvaient être utiles au « législateur » (le juriste et le politique), ce serait à partir d’un bilan objectif de la connaissance scientifique en la matière ou de résultats de recherche qu’il aurait lui-même produit à partir de ses propres travaux et qui répondraient aux incertitudes auxquelles tout décideur est confronté, particulièrment dans ces domaines.
J’ai beaucoup de doute sur la capacité actuelle de la recherche en sciences humaines et sociales à  résister aux attraits de la notoriété via les médias en jouant de la confusion entre opinion de citoyen éclairé et vérité scientifique et aux sollicitations dont elle est l’objet pour légitimer à partir d’une compétence tenant au statut académique  des choix normatifs, en fait non fondés sur une vérité scientifique incontestable. La neutralité , la prudence et…l’humilité du chercheur ou de l’expert doivent être plus encore ici respectées sur ces questions  qui portent sur des enjeux d’une extrême importance pour les sociétés humaines et leur avenir.

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